À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’essai d’Isabelle Côté et Simon Lapierre, « Abortion and Domestic Violence: Women’s Decision-Making Process » publié en 2014, dans Affilia : Journal of Women & Social Work, vol. 29, n°3, p.285-297.

  • Faits saillants


En 2014, au Québec comme au Canada, les femmes représentaient presque 80 % des victimes de violence conjugale déclarées[1]. En vivant avec un partenaire abusif, elles doivent faire face à de multiples défis, entre autres liés à leur sexualité. Il arrive que le partenaire refuse de porter un préservatif ou force les relations sexuelles, ce qui peut aboutir à une grossesse non désirée.

Face à une telle situation, comment réagissent-elles? Veulent-elles poursuivre ou interrompre la grossesse? Jusqu’à quel point leur décision est-elle influencée par le conjoint violent?

Les auteures ont donné la parole à quatre Canadiennes hébergées en refuge pour femmes, pour tenter de mieux comprendre la complexité du phénomène.

Les rencontres ont pris la forme d’entrevues semi-dirigées. Les participantes sont âgées de 23 à 36 ans. Elles ont interrompu une ou plusieurs grossesses (jusqu’à neuf dans un cas) et toutes ont eu un enfant avec un partenaire violent.

Des chiffres qui parlent

Les auteures nous proposent quelques extraits de la littérature scientifique sur les liens entre violence conjugale et grossesse non désirée. Comme très peu de recherches sur le sujet ont été menées au Québec, les données présentées ci-dessous proviennent principalement des États-Unis. Ces données partielles[2] donnent néanmoins une idée de la situation.

Selon les chiffres des refuges d’accueil pour femmes victimes de violence conjugale, celle-ci s’accompagne d’abus sexuels dans les deux tiers des cas.

                                                                                  

Au Québec, une recherche comparative a été menée auprès de femmes dans une clinique d’avortement et une clinique périnatale. On retrouve trois fois plus de victimes de violence conjugale parmi celles qui interrompent leur grossesse.

Une autre étude réalisée aux États-Unis indique que les femmes victimes de violence conjugale ont beaucoup plus de difficultés que les autres à annoncer leur avortement à leur partenaire.

Une conscience aigüe de la situation

Le contexte d’une relation violente, potentiellement dangereuse pour le futur enfant, ajoute un stress considérable à un choix déjà difficile. Elles sont parfois prises entre le désir de mettre leur enfant au monde et l’impossibilité apparente de lui offrir un environnement stable.

“Well, another child . . . how much longer will I have to stay with him? It’s going to be hell on earth. He beats me, he tells me to f*** off, he treats me like shit. Do I feel like having another child with him?”

Dans certains cas, l’avortement leur paraît inenvisageable pour des raisons morales:

“Then I thought it was so immoral to do that. I was taking away someone’s life. I was a murderer. »

D’autres le vivent comme un traumatisme physique et psychologique. Cette femme ayant déjà subi plusieurs IVG, témoigne:

“I didn’t want to have an abortion. I didn’t want to go through this again. I knew I didn’t have the strength to go through all that. I would have given up a lung, a leg or an arm rather than having an abortion. I’ll tell you that my previous abortion, it was a terrible experience. The doctor really hurt me. Look, I felt everything; it’s as if I was being stabbed in the uterus. I was crying during the abortion. I really suffered and it got worse after. She really messed up; my uterus is all cicatrized. I was traumatized afterward. »

Malgré leur conscience aigüe des enjeux de la situation, les participantes ont de grandes difficultés à discuter de la question et faire entendre leur décision à leurs partenaires.

Qui décide?

Les conjoints violents imposent leur volonté par divers stratagèmes. Ils entretiennent un climat de peur et de soumission pour maintenir le contrôle.

“He was feeding me with speed so that I’d stay with him. Without realizing it, my addiction became increasingly strong. So when I found out I was pregnant, I was already at eight weeks. I knew that I had misused quite a lot during that time.”

“When I got pregnant, it was as if he took ownership of me. (…) Physical violence started after the end of the term when I could get an abortion.”

Toutes les participantes considèrent que le choix de poursuivre ou interrompre une grossesse doit être celui de la femme, mais les partenaires ne sont pas de cet avis. Trois d’entre elles expliquent que leurs conjoints prennent et imposent toutes les décisions pour le couple. Ils peuvent les obliger à avorter par la menace ou le harcèlement :

“I was hoping he would change his mind but he was making all the decisions. If it was only for me, I would have kept them. Twins . . . it’s something!”

 “Every morning in the kitchen he left notes with all the addresses of places where they perform abortions: ‘‘Did you call? Have you done what I told you?’’ I ended up calling. This is how it happened. I wouldn’t have had nine abortions. He had the upper hand for sure.”

D’après les témoignages, certains d’entre eux sont même allés jusqu’à manipuler la famille ou l’amie de leur conjointe enceinte:

“He went as far as calling my best friend so she would make me change my mind.”

La pression exercée sur ces femmes ne se limite pas au couple. Le regard de leur entourage, par exemple, peut peser lourd dans la balance :

[En parlant de son avortement] “I feel guilty and everyone tells me it was my fault… but it’s not that simple”

Redonner le choix aux femmes

À la lumière de cette étude, il apparaît clairement que la liberté de choix de ces femmes est entravée par des relations de pouvoir et de domination, parfois très violentes. Différents facteurs influencent leur décision ; leur situation personnelle, l’état de leur couple, le regard des autres… Mais d’une manière ou d’une autre, leurs conjoints ont souvent le dernier mot.

D’après les auteures, il est important d’encourager les femmes victimes de violence conjugale à briser le silence pour sortir du « cycle de la violence ». Lors d’une visite dans une clinique d’avortement, par exemple, la présence du partenaire dans la salle d’examen peut être très problématique et empêcher la femme de s’exprimer sans craintes. Comme le rappelle une participante, l’objectif est d’assurer la liberté de choisir, pour toutes :

“My advice would be to think properly and healthily about what you do: is it really my choice or is it the choice of my boyfriend, my spouse, my husband, the father of this child? Is it really what I want, as an individual, as a woman, as a person to have an abortion?”

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[1] Enquête réalisée par Statistique Canada

[2] On parle de « chiffre noir » pour désigner l’ensemble des actes violents et criminels non déclarés, inconnus de la police et des institutions.