À propos de l'étude

Marco Antonio Lopez Castro, Marius Thériault et Marie-Hélène Vandersmissen, « Évolution de la mobilité des membres de familles monoparentales dans la région métropolitaine de Québec de 1996 à 2006 : comparaison entre les ménages matricentriques et patricentriques », Cahiers québécois de géographie, vol. 59, no 167 (sept. 2015)

  • Faits saillants

  • Dans une région aussi étalée que la ville de Québec, la voiture facilite grandement le déplacement des familles monoparentales.
  • Par contre, les mères monoparentales sont moins nombreuses que les pères de ce type à posséder une voiture.
  • Le développement du réseau de transport en commun permettrait à plusieurs ménages monoparentaux d’améliorer leur mobilité.

Les familles monoparentales comptent parmi les groupes les plus vulnérables de la société. L’unique parent doit tenir le fort familial et conjuguer emploi, école des tout-petits, courses, rendez-vous médicaux, passe-temps, etc. Dans ce contexte, la capacité à se déplacer (la mobilité) est un enjeu crucial. Chez les familles monoparentales, cette facilité à se déplacer a aussi un sexe : masculin. Dans ce contexte de monoparentalité, les pères se déplacent plus facilement, plus vite et plus loin que les mères.

C’est du moins les conclusions que tirent trois chercheurs du CRAD, le Centre de recherches en aménagement et développement de l’Université Laval. À l’aide de données provenant de trois sources[1], les auteurs examinent les déplacements des familles monoparentales de la région métropolitaine de Québec (RMQ) pour la décennie 1996-2006. Selon les résultats, le sexe du parent en charge du ménage est un facteur décisif pour mesurer la capacité à se déplacer. D’autres facteurs, comme le choix du secteur résidentiel ou la proximité des grandes artères de transport en commun, influencent la mobilité[2] de ces parents.

L’automobile au centre de la mobilité

La région métropolitaine de Québec est très étalée et les résidences le sont tout autant. Les propriétés résidentielles les plus dispendieuses se situent près des zones d’activité commerciales, tandis que celles plus abordables sont dispersées dans les banlieues et dans la périphérie. Qui dit banlieue, dit impérativement voiture. Mais pères et mères monoparentales ne sont pas égaux devant la possibilité d’avoir une voiture.

Tableau 1. Proportion des ménages monoparentaux possédant un véhicule

La proportion de femmes monoparentales ayant une voiture a augmenté entre 1996 et 2006, mais l’écart avec les pères monoparentaux demeure tout de même marqué. Environ 1 mère monoparentale sur 5 n’a accès à aucune voiture; seulement 1 sur 20 chez les pères du même type.

Les pères vont plus loin, plus vite

C’est dans le contexte d’un étalement géographique que l’accès à une voiture prend tout son sens… surtout si un seul parent doit coordonner la vie familiale. La voiture permet de parcourir une plus grande distance en un laps de temps plus court; en d’autres mots, elle augmente le territoire couvert lors d’un déplacement. Ainsi, selon les chercheurs du CRAD, « [p]lus motorisés, les pères ont un rayon d’action plus étendu que les mères et peuvent en profiter sans pénalité de temps grâce à des vitesses plus élevées. » Pour les pères, les déplacements sont donc moins fastidieux; ils peuvent plus aisément concilier les trajets requis entre la garderie ou l’école, et le travail, ainsi qu’entre les autres activités (épiceries, loisirs, etc.). Bref, la voiture leur facilite grandement la vie. Cela dit, encore faut-il que la circulation soit fluide, ce qui est de moins en moins le cas dans la RMQ. Lorsque les auteurs mentionnent que « les simulations ont été effectuées avec un postulat de fluidité de la circulation, de moins en moins observée dans la région », ils insistent donc sur la nécessité d’interpréter ces résultats avec prudence.

Quand éloignement se conjugue avec mobilité

Puisqu’ils sont plus mobiles, les pères monoparentaux ont tendance à s’installer en périphérie ou dans les banlieues, où les coûts d’habitation sont plus bas. De leur côté, les mères monoparentales sans voiture sont confrontées à un dilemme. Certaines d’entre elles choisissent d’habiter plus au centre de la RMQ, plus près des grands axes de transport en commun. Mais qui dit centre de la ville, dit logements plus coûteux. D’autres mères préfèrent s’installer plus loin du centre, par exemple dans des quartiers défavorisés moins bien desservis par le transport en commun, mais payent ainsi le prix d’un temps de déplacement plus élevé. Puisqu’elles sont statistiquement plus pauvres que les pères monoparentaux, les mères sont de plus en plus nombreuses à abandonner les avantages plus coûteux de la centralité. La tendance s’est-elle accélérée depuis 2006?

« [I]l est important de souligner que même si [les mères monoparentales] sont moins étalées dans l’espace urbain que les pères à la fin de la période analysée, l’étalement des ménages matricentriques dans la RMQ a augmenté en 2006 par rapport à 1996. Cela pourrait indiquer que les mères monoparentales sont de moins en moins capables de poursuivre une stratégie de centralité résidentielle et que, en conséquence, elles cherchent des logements abordables dans les banlieues et la périphérie de la RMQ […]. »

La ville de demain

Lorsqu’un parent est seul à assurer le bien-être et les tâches familiales, tout est plus complexe. Cette complexité passe même par la facilité à se déplacer pour accomplir les tâches quotidiennes. Et elle a aussi un sexe : féminin. Les femmes, moins nombreuses à posséder une voiture, se déplacent moins loin, moins vite, ce qui a pour effet de limiter leurs choix de vie, notamment en termes d’habitation. Lorsqu’elles s’éloignent, c’est au prix d’un trajet plus coûteux… en temps. Mais lorsqu’elles se rapprochent des grands axes de transport en commun, c’est au prix… d’une habitation plus coûteuse. Et de plus en plus coûteuse, tel que le démontrent par les plus récentes données. Retour, donc à la tendance à l’éloignement…

Ces résultats, comme ceux d’autres études, confirment donc la nécessité de continuer à développer un réseau de transport en commun qui reflète les besoins de la population. Le prix des habitations au centre de la ville de Québec augmente, ce qui force de plus en plus de ménages à opter pour les pourtours de la ville et la banlieue. L’utilisation de la voiture devient alors un meilleur gage de rapidité. Pour réduire cette dépendance à la voiture, encore faudrait-il que le réseau de transport en commun en devienne un concurrent sérieux.  Le développement du réseau dans ces zones moins desservies permettrait aussi de diminuer les risques d’exclusion sociale que vivent certains groupes sociaux, notamment les ménages précaires et les mères monoparentales.

 

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[1] Les résultats présentés par les auteurs proviennent de données fournies par le ministère des Transports du Québec (MTQ), le Réseau de transport de la Capitale (RTC), la Société de transport de Lévis (STL) et par Statistique Canada.

[2] Les auteurs de cette recherche définissent la mobilité comme étant « la capacité de se déplacer dans l’espace en utilisant divers modes de transport (Vandermissen et al., 2001). La fonction principale de la mobilité est d’assurer l’accès aux lieux d’activité pertinent pour le développement de capacités individuelles (telle que l’éducation) et pour atteindre ou maintenir une qualité de vie souhaitable (telle que le travail rémunéré). »