À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’essai de Carl Lacharité, « De la clandestinité de l’amour pour les familles à l’intérieur du dispositif de protection de l’enfance au Québec », publié en 2017, dans Empan, vol. 105, no. 1, pp. 27-33.

  • Faits saillants

  • D’après leur code déontologique, les professionnelles de la protection de l’enfance ne devraient pas s’attacher aux familles avec qui elles travaillent.
  • Selon les intervenantes, cet attachement est pourtant ce qui leur permet de créer un lien de confiance avec les familles, de comprendre leur situation et ainsi de mieux les aider.
  • Établir la distinction entre les formes d’amour réprouvées par la déontologie et celles considérées légitimes permet aux intervenantes de se libérer du tabou entourant leurs sentiments envers les familles.

Évaluer le danger immédiat et à court terme pour l’enfant, élaborer des plans d’intervention, remplir des grilles d’évaluation… Le travail des professionnelles de la protection de l’enfance est balisé de procédures strictes. On demande aux intervenantes d’être objectives en tout temps : pas de place pour les sentiments envers les parents et les enfants!

Que se passe-t-il lorsqu’elles s’attachent aux familles? Quelle place peuvent-elles laisser à l’expression de ce qu’elles ressentent, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’amour et d’attachement? 

Dans cet article, l’auteur s’interroge sur notre façon de comprendre les « sentiments amoureux » ou d’attachement des intervenantes. D’après lui, l’amour est trop souvent réduit à son aspect romantique, alors qu’il est en réalité beaucoup plus complexe. Le chercheur s’appuie sur le travail de Krznaric (2011) pour déplier l’éventail des subtilités de l’amour : tendresse, complicité, sacrifice de soi… Autant de nuances qui permettent de mieux saisir les émotions qui lient les intervenantes aux familles.

Le chercheur travaille auprès de professionnelles mandatées pour intervenir dans des situations de négligences graves envers des enfants. Il les rencontre en tant que superviseur clinique, agent de formation continue ou encore analyste, ce qui lui permet d’être un témoin privilégié de leurs expériences et de recueillir leurs témoignages. Pour cette recherche, il a rencontré deux groupes d’intervenantes, en 2013. Avec le premier groupe, il a mené une discussion générale sur les procédures d’intervention. Avec le second, il a proposé de réfléchir à une vision différente des relations intervenantes-familles.

Le mandat des intervenantes

Le travail des professionnelles de la protection de l’enfance est encadré par quatre grandes lois : la Loi sur les services de santé et les services sociaux, la Loi sur la protection de la jeunesse, la Loi sur la justice pénale auprès des adolescents et la Loi sur l’adoption. Ces lois donnent au Directeur de la Protection de la Jeunesse (DPJ) le pouvoir d’enquêter, d’évaluer et d’intervenir dans le cas où un mineur se trouverait en danger.

Les intervenantes sont mandatées par le DPJ pour assurer cette mission et doivent respecter des procédures institutionnelles rigides. On leur demande, notamment, de se servir de grilles d’évaluation afin de rendre compte de la situation des familles de manière objective.

En résumé, leur travail consiste à évaluer périodiquement la situation de la famille, puis de proposer et mettre en place des solutions afin d’assurer la sécurité de l’enfant, dans un esprit de collaboration. Elles doivent assurer le suivi de la situation du jeune jusqu’à la clôture du dossier.

Un attachement clandestin

Lors d’une rencontre avec le premier groupe d’intervenantes, l’auteur raconte que « la conversation s’est aiguillée sur le thème des qualités qu’une intervenante doit avoir pour travailler avec des familles ». Après une énumération de caractéristiques plutôt formelles par ses collègues, l’une des intervenantes a réagi : « C’est bien beau tout cela, mais, à la base, il faut que l’intervenant aime ces familles ». Un silence a suivi cette affirmation. D’après le chercheur, les intervenantes semblaient acquiescer, mais restaient muettes et soudainement plongées dans leurs réflexions. Cela témoignerait, d’après lui, du « caractère clandestin de l’expression de ce sentiment amoureux à l’intérieur de leur cadre de pratique ».

Durant leur formation universitaire, les intervenantes apprennent à adopter une attitude professionnelle adéquate : elles ne sont pas censées s’attacher aux personnes qu’elles aident, encore moins les « aimer ». Leur code de déontologie interdit formellement les rapprochements de cette nature.

Elles discutent « entre elles » de ce qu’elles ressentent pour les familles, mais elles se gardent d’évoquer ces émotions face à certains collègues et leurs supérieurs, de peur de se faire reprocher un « manque de distance et d’objectivité ».

S’allier aux familles

Les professionnelles estiment que l’attachement et l’amour ressentis envers les familles favorisent la confiance et leur compréhension de la situation. Cela leur permet d’apporter une aide plus efficace, de former une « alliance » avec les familles et aussi d’être elles-mêmes touchées, changées, par ces rencontres.

Les nuances de l’amour

D’après l’auteur, ce que l’on appelle aujourd’hui « l’amour » correspond à une vision romantique et à l’idéal contemporain du couple. Lorsque les intervenantes parlent d’« aimer » les familles, elles se retrouvent confrontées à cette ambiguïté qui les met mal à l’aise. Il est clair que l’amour au sens romantique est inadapté dans le contexte de l’intervention. Mais d’autres formes d’amour peuvent exister : affection, altruisme, compassion… L’auteur propose de réfléchir à une définition plurielle de l’amour, qui leur permettrait de s’y retrouver.

D’après le travail de Krznaric (2011), l’amour contemporain serait une agrégation de plusieurs types d’amour (voir tableau ci-dessous), tous centrés sur une même personne, i.e. « l’âme sœur ».

Humour et sacrifice

L’auteur a présenté ce tableau au second groupe d’intervenantes.

Elles ont exclu les catégories eros et philia (sexualité et amitié), qui représentent justement ce que leur code déontologique réprouve.

Le pragma (relation à long terme) leur a semblé hors de portée à cause de leurs conditions d’exercice, sauf cas exceptionnels.

Elles se sont reconnues dans les catégories de l’agape (amour inconditionnel, sacrifice de soi)et du ludus (plaisir ludique, jeu). Pour elles, ces dimensions du sentiment amoureux riment avec la compassion, le rire et l’humour, des composantes fondamentales de leur travail.

La philautia (estime de soi) serait pour elles un rempart de protection face à la souffrance qu’elles côtoient chaque jour. Une faible estime de soi peut provoquer un épuisement professionnel. À l’inverse, le fait de « s’aimer », d’avoir réussi à faire une différence, constitue une force sur laquelle s’appuyer au quotidien.

Lever le malaise

Parler ouvertement des nuances du sentiment amoureux, finalement, a permis aux intervenantes de mettre des mots sur les expériences vécues avec les familles, et d’en renouveler le sens. L’auteur remarque même un sentiment de « soulagement »; en distinguant les formes d’amour réprouvées par la déontologie de celles considérées légitimes et constructives, les intervenantes ont pu se libérer d’un certain tabou.

Cette étude sur la clandestinité émotionnelle démontre combien le milieu de la protection de l’enfance est régulé par des procédures institutionnelles rigides, laissant peu de place à la subjectivité. L’auteur rappelle l’importance de prendre en compte l’expérience personnelle des intervenantes pour favoriser l’efficacité de leur travail auprès des familles. De nombreuses recherches contemporaines favorisent ce type d’approche compréhensive, qui met en valeur les expériences et le ressenti des personnes. Dans le contexte de la protection de l’enfance, d’autres chercheurs ont souligné l’importance de prendre en compte le point de vue des parents, pour mieux saisir les enjeux de l’intervention.


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