À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’étude de Mélissa Blais : « Y a-t-il un cycle de la violence antiféministe? Les effets de l’antiféminisme selon les féministes québécoises », publiée en 2012 dans Cahiers du Genre, n° 52, p. 167-195.

  • Faits saillants

  • La violence antiféministe aurait une dynamique similaire à celle de la violence conjugale.
  • Elles se distinguent cependant l’une de l’autre par la relation entretenue avec l’agresseur : les femmes violentées sont en relation intime avec leur agresseur, ce qui n’est pas le cas des féministes.
  • La violence antiféministe pourrait avoir des effets inattendus, tels que la radicalisation du mouvement féministe.

Le 6 décembre 1989, Marc Lépine tuait treize étudiantes et une secrétaire de l’École polytechnique de Montréal dans un acte de haine misogyne. Une vague de propos antiféministes avait alors déferlé dans les médias.

« La commémoration des événements de la Polytechnique le 6 décembre constitue l’exemple type de […] la fraude intellectuelle, d’un groupe de féministes intégristes qui récupèrent, pour la cause, un événement sans signification. »[1]

« Polytechnique ne peut pas être séparé du féminisme. Je n’irai pas jusqu’à dire que les féministes l’ont suscité… mais enfin cet événement-là faisait leur affaire. »[2]

« Il faut bien admettre que nos cerveaux sont différents. Les femmes n’aiment pas occuper des postes de pouvoir. Elles sont d’extraordinaires numéros 2. Pourquoi vouloir changer ça? »

Peu d’études se sont penchées sur les effets directs de l’antiféminisme sur les féministes. Selon une hypothèse émise par L’R des centres de femmes, un organisme qui regroupe une centaine de centres de femmes du Québec, « les actions antiféministes provoqueraient les mêmes effets chez les féministes que la violence masculine dans un contexte conjugal ou post-conjugal : auto-culpabilisation, silence et inhibition ».

L’auteure se penche sur la question à travers quinze entrevues menées auprès d’intervenantes et de praticiennes de divers organismes du mouvement féministe, provenant principalement de Montréal et de Québec.

Des violences récurrentes

Des études démontrent[3] que la violence antiféministe et la violence conjugale se ressemblent sous certains aspects : elles sont principalement le produit des hommes[4] et s’inscrivent dans un rapport de domination et de contrôle des hommes sur les femmes. Elles s’apparentent aussi par leur récurrence : la  violence antiféministe, comme la violence conjugale, ne se résume pas à quelques exceptionnels dérapages; elle dure dans le temps et se caractérise par des actions commises à répétition (intimidation, menaces, poursuites judiciaires).

Le cycle de la violence conjugale

Pour faciliter la comparaison entre les effets de la violence antiféministe et ceux de la violence conjugale, la chercheure se sert d’une théorie de la sociologie qui décrit les comportements des individus dans une relation abusive. Il s’agit du « cycle de la violence conjugale»[5], qui évolue selon quatre phases : la tension, l’agression, la justification et la rémission. Elle se demande s’il existe une sorte de « cycle de la violence antiféministe » qui comprendrait des épisodes semblables.

La tension

En situation de violence conjugale, le conjoint violent plonge d’abord sa victime dans un climat de tension et de peur. Les antiféministes font la même chose. Une participante de l’étude décrit bien cette situation.

 « Quand est-ce [qu’il] va arriver quelque chose? Ça peut être demain [ou] après-demain. Alors, on est toujours dans cette crainte-là, parce que […] quand on lit tout ce qu’ils font et tout ce qu’ils disent, on se dit : ‘Un jour, ça va arriver’. »

La crainte d’attaques peut conduire les féministes à se faire plus discrètes, à se censurer ou même à se taire.

« Ça joue sur la peur qu’on a lorsqu’on rentre chez nous le soir. Ça joue parfois sur la crainte qu’on a de prendre la parole publiquement. »

L’agression

Après avoir instauré un climat de tension, le conjoint violent attaque sa victime. L’agression peut être d’ordre physique, verbal, psychologique, économique ou sexuel. Une telle dynamique s’installe entre les féministes et les antiféministes; ces derniers s’en prennent aux militantes de diverses manières.

« J’ai entendu parler d’effets psychologiques liés au gros dénigrement […] je sais qu’il y a eu des agressions sexuelles. »

Cette violence a des effets qui rappellent ceux de la violence conjugale : des militantes s’isolent et certaines vont jusqu’à souffrir de chocs post-traumatiques.

La justification

Si la violence conjugale dure dans le temps, c’est parce que le conjoint violent justifie ses attaques, se déresponsabilise et reporte la faute sur sa victime. Les antiféministes agissent eux aussi de cette manière : ils accusent les femmes et les féministes d’être à la source de leurs souffrances. Comme chez les femmes violentées, un tel comportement peut causer un sentiment de culpabilité chez les militantes, qui peuvent ainsi se sentir injustement responsables d’avoir « provoqué » les agressions. Une participante évoque le questionnement qui a émergé après la tuerie de l’École polytechnique.

« Il y a comme un sentiment de responsabilité. [Est-ce qu’on ne] met pas en danger la vie, la sécurité des femmes qu’on voudrait voir devenir militantes? »

La rémission 

La chercheure ne discute pas de la phase de rémission, parce qu’elle considère que les entrevues ne lui permettent pas de pousser la comparaison jusque-là. Durant l’épisode de rémission, le conjoint violent se fait amoureux et caressant pour duper sa victime et lui faire croire qu’il peut changer.

Pas de relation intime

L’étude relève donc des similitudes indéniables entre la violence antiféministe et la violence conjugale. Elle note cependant une différence importante : les féministes n’entretiennent pas de relation intime avec leur agresseur, contrairement aux femmes violentées. Comme l’explique une participante :

« Je ne pense pas que le mouvement des femmes essaie de comprendre ‘l’autre’ [comme] les femmes victimes de violence vont essayer de justifier leur conjoint. »

Et si l’antiféminisme renforçait le mouvement féministe?

Au fil de son étude, la chercheure recense surtout les effets de la violence antiféministe qui sont en lien avec les objectifs des agresseurs : silence, isolement, démobilisation… Elle souligne qu’il serait intéressant d’analyser, dans des recherches ultérieures, d’autres effets de cette violence. Et si, par exemple, l’antiféminisme renforçait le mouvement féministe à certains égards? S’il amenait certaines militantes à défendre leurs idées avec encore plus de fougue?

« Je n’ai pas envie d’adoucir mon discours. Au contraire, moi, je me radicalise encore plus. »

 

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[1] Citation tirée de l’article de Barbara Legault (2006), « Des hommes contre le féminisme », À Bâbord.

[2] Les trois citations qui suivent sont tirées de l’article de Martine Valo (2009), « Antiféminisme : le massacre qui a traumatisé le Québec », Le Monde.

[3] O’Toole &al. 2007, Romito 2006, Bergeron et Hébert 2006, Lieber 2008.

[4] « Au sujet des femmes antiféministes, l’Action des nouvelles conjointes et des nouveaux conjoints du Québec regroupe des militantes actives dans les médias de masse. Pour des analyses des femmes antiféministes, voir Kristin Blakely (2008) et Rhonda Daw Schreiber (2000). » (Note de l’auteure)

[5] Théorie de Walker, reprise et adaptée par le Regroupement provincial des maisons d’hébergement et de transition pour les femmes victimes de violence conjugale (2009)