À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume le chapitre de Josiane Le Gall, sous la direction de Lilyane Rachédi et Béatrice Halsouet, « La mort d’un proche au pays d’origine », publié en 2017, dans Quand la mort frappe l’immigrant : défis et adaptations, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, p. 51-59.

  • Faits saillants

  • En raison d’obligations familiales ou professionnelles, certains migrants peuvent difficilement retourner au pays d’origine pour assister aux funérailles d’un proche.
  • Le deuil à distance peut s’accompagner d’un sentiment de culpabilité envers le défunt ou les proches.
  • Les migrants qui parviennent à retourner dans leur pays d’origine pour les funérailles et qui peuvent partager leurs émotions avec leurs proches vivent plus facilement leur deuil.

« Quand mon père était malade, je lui ai parlé et je lui ai dit que je retournerais le voir, parce que j’aimais beaucoup mon père… mais quand je suis arrivé là-bas, ça faisait deux jours que mon père était décédé. »

Le cas de Nariman, d’origine iranienne, représente bien la réalité de plusieurs migrants qui ne peuvent se rendre en terre natale à temps pour faire leurs derniers adieux à un proche. Si la douleur et la tristesse sont intrinsèques au processus de deuil, ces sentiments sont particulièrement intenses pour ceux qui les vivent à des centaines, voire des milliers de kilomètres de leur famille.

Josiane Le Gall, anthropologue, explore les défis rencontrés par les migrants lorsqu’ils vivent le deuil d’un proche à distance, ainsi que les émotions vécues dans une telle situation. Elle se base sur des entrevues semi-dirigées menées auprès de 21 immigrants endeuillés vivant à Montréal, originaires de plusieurs pays d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe de l’Est.

Retourner à temps au pays

Seule une minorité des personnes interviewées dans le cadre de l’étude ont pu regagner à temps leur pays d’origine pour participer aux rituels funéraires. En comparant leur situation à celle des migrants restés ici, on peut mieux comprendre l’impact de la distance sur le processus de deuil.

Bien souvent, la mort est soudaine et difficile à anticiper. Dans certains cas, la famille cache l’état de santé du malade au migrant pour ne pas l’inquiéter; les préparatifs pour retourner au pays doivent alors être faits très rapidement. Plusieurs ne parviennent pas à se trouver un billet d’avion de dernière minute. De plus, l’obtention d’un visa est parfois impossible, particulièrement dans le cas de réfugiés ou de sans-papiers.

De nombreux migrants renoncent aussi à voyager en raison d’obligations professionnelles. En effet, certains craignent de perdre leur travail s’ils s’absentent plusieurs jours consécutifs, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier emploi.

« C’est un désavantage de notre vie ici. Je ne pouvais pas avoir un congé du travail. Nous avons droit à quelques jours de congé, peut-être cinq ou six, mais cela n’était pas suffisant pour aller dans mon pays, assister aux funérailles et retourner au travail. »

– Slavica, migrante bosniaque

Les obligations familiales peuvent aussi empêcher ce voyage; c’est notamment le cas des parents de jeunes enfants. En effet, leur faire manquer l’école ou voyager avec des enfants en bas âge n’est pas toujours possible.

En raison de toutes ces contraintes, plusieurs migrants ne se rendent au pays d’origine que plusieurs mois ou années après le décès. Comment, dans l’intermède, vivre son deuil à distance? Ils peuvent, notamment, organiser des rituels funéraires en compagnie de quelques proches. Par contre, certains rituels traditionnels sont interdits dans le pays d’accueil, ce qui peut affecter le bon déroulement du deuil. D’autres migrants participent à l’organisation des obsèques à distance, par téléphone ou vidéoconférence. Toutefois, selon les participants, ce type de contact est loin de compenser l’éloignement géographique.

Regrets et culpabilité

La mort d’un proche à l’étranger est souvent vécue comme une tragédie. Pour plusieurs, elle symbolise toutes les pertes associées à la migration et leur rappelle qu’ils ne peuvent regagner le temps perdu auprès de leur famille.

Bien que de nombreux migrants communiquent régulièrement avec les membres de leur famille via les réseaux sociaux, ils regrettent de ne pas avoir pu faire leurs adieux en personne au défunt.

« La mort de mon père a été plus pénible que celle de ma mère, parce que j’avais dit à mon père, je vais retourner, et je n’ai pas pu. Au moins, quand ma mère est morte, j’avais passé quelques jours avec elle, alors [je me suis senti mieux]. Mais pour mon père j’avais de gros regrets et j’étais très triste. »

– Nariman, originaire d’Iran

Plusieurs se sentent coupables d’avoir été peu présents pour soutenir leur famille et, le cas échéant, la personne aujourd’hui décédée. C’est le cas, par exemple, de Concepcion, qui regrette de ne pas avoir pu réconforter les siens suite à l’assassinat de son frère.

« Je voudrais être là-bas pour accompagner son épouse, ses enfants et les membres de ma famille qui restent là-bas et qui sont en train de vivre cette situation. Nous sommes ici et nous ressentons l’impuissance de vivre ça à distance, de ne pas pouvoir être là-bas […]. »

– Concepcion, originaire de Colombie

Le réconfort au sein de la famille

Ces histoires démontrent bien l’importance des rassemblements familiaux dans les moments critiques. Vivre le deuil en famille permet de se consoler mutuellement et de partager les émotions douloureuses.

Les quelques répondants qui ont eu la possibilité de retourner dans leur pays d’origine pour assister aux funérailles avec leurs proches décrivent un processus de deuil facilité. C’est le cas de Beatriz, qui témoigne du réconfort que lui a procuré cette réunion familiale.

« Toute la cérémonie des funérailles a été un hommage à sa mémoire; c’est sûr que tout ça a été émouvant et on a aimé ça parce qu’ils ont parlé des qualités de ma mère; le fait de partager avec ma famille et avec tous les amis m’a réconfortée beaucoup. »

Le virtuel, pas une panacée

Plus que jamais auparavant, les familles dispersées dans plusieurs pays peuvent garder contact par le biais des technologies de l’information. Grâce aux réseaux sociaux, aux appels téléphoniques ou aux vidéoconférences, les funérailles peuvent être vécues à distance; elles deviennent de plus en plus des « évènements multisites. » Toutefois, comme le témoignent les migrants, les relations virtuelles sont loin d’être une panacée. Elles ne peuvent pas remplacer la chaleur d’une relation humaine, particulièrement dans les moments de crise.