À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation est tiré de l’article de Catherine Trottier, Sylvie Drapeau, Marie-Christine Saint-Jacques, Mathilde Huard-Girard, Hans Ivers, Sarah Dussault et Amandine Baude, « Adaptation des enfants de parents séparés : diversité des trajectoires de problèmes intériorisés et extériorisés », publié en 2022 dans la Revue canadienne de psychoéducation, volume 51, no 2.

  • Faits saillants

  • Les enfants dont les parents mettent fin à leur union sont susceptibles d’affronter des problèmes internes, dont les troubles émotifs et l’anxiété, puis externes, telles des crises de colère ou une transgression des règles.
  • Parmi les jeunes qui vivent des problèmes liés à la séparation de leurs parents, certain·e·s voient leurs difficultés perdurer, d’autres diminuer ou, encore, rester stables au fil du temps. Ceci, indépendamment de leur sévérité au début.
  • Les filles qui vivent la séparation de leurs parents tendent à avoir davantage de problèmes intériorisés tandis que les garçons font plutôt face à des problèmes extériorisés.
  • Les enfants en bas âge qui vivent la séparation de leurs parents sont plus vulnérables à ses effets négatifs et s’exposent à une croissance graduelle de leurs difficultés internes et externes.

En 2019, près d’un enfant québécois sur quatre a vécu le divorce ou la séparation de ses parents1, et cet événement marquant tend à survenir de plus en plus tôt dans leur vie. Malgré l’impact que peut avoir une rupture parentale sur la trajectoire de vie des plus jeunes, les nuances qui caractérisent ces expériences demeurent souvent dans l’ombre. Or, pour la première fois au Québec, un projet de recherche suit sur 10 ans des enfants de la séparation afin de mettre en lumière la diversité de leur parcours.

Cette étude, menée par une équipe de recherche de l’Université Laval et du CIUSSS de la Capitale-Nationale, offre un aperçu inédit des différents chemins d’adaptation sur lesquels ces enfants sont susceptibles de s’engager. Pour y parvenir, Catherine Trottier et ses collègues analysent des données de l’Étude longitudinale sur le développement des enfants du Québec, se concentrant plus particulièrement sur 452 enfants âgés de 5 mois à 18 ans, dont 222 filles et 230 garçons. Lors de la séparation, l’âge moyen des enfants était d’un peu plus de 5 ans. L’équipe de recherche met en évidence une grande variété dans les trajectoires de vie de ces jeunes et révèle l’importance cruciale d’une intervention précoce et adaptée auprès des enfants qui vivent une séparation.

Émotions cachées, défis visibles

Face au torrent qui accompagne la rupture parentale, les enfants expriment leurs émotions de manière distincte. La présente étude fait d’ailleurs état de deux types de réactions négatives : les problèmes intériorisés et les problèmes extériorisés. Les premiers se traduisent par des troubles émotifs ou de l’anxiété, qui sont souvent invisibles aux yeux des adultes tout en ayant un impact profond sur l’enfant. À l’inverse, les problèmes extériorisés se manifestent ouvertement par de l’opposition ou des troubles de comportement non agressifs tels que des rébellions ou des crises de colère.

Quand le temps fait son œuvre

La résilience en quatre temps : en effet, en matière de soucis intériorisés, l’étude dévoile quatre routes possibles d’évolution des enfants à la suite d’une séparation parentale. Sur la première, il y a une progression sans accrocs, leurs émotions restant assez stables malgré la séparation. Sur un autre chemin, certains qui vivent initialement peu de difficultés commencent à ressentir davantage de tristesse ou d’inquiétude au fil du temps. Le troisième groupe quant à lui, part d’un point de forte détresse émotionnelle qui diminue progressivement. Enfin, il y a ceux et celles qui débutent avec des préoccupations modérées pour rencontrer une montée graduelle de problèmes intériorisés comme de la difficulté à s’amuser, de la nervosité ou encore un manque d’énergie. Mentionnons que, la plupart des jeunes participant·e·s composent avec une amplification de leurs problèmes émotionnels internes peu importe le degré de difficulté initial.

En ce qui concerne les problèmes de type extériorisés, trois trajectoires d’adaptation se dessinent : la majorité des enfants interrogés ont peu de comportements tels que des crises de colère ou un refus d’obéir. Lorsqu’ils sont initialement présents, ceux-ci tendent à diminuer avec le temps. Un petit groupe vit une augmentation graduelle de comportements perturbateurs comme la méchanceté ou la tricherie, et ce, malgré des difficultés initiales modérées. Finalement, certain·e·s débutent avec des niveaux élevés de conduites problématiques telle la vengeance par le biais du mensonge ou le bris des biens de leurs camarades, qui sont portés à décroître d’année en année. Ici, les conclusions de la recherche indiquent que peu d’enfants sont susceptibles d’affronter de tels troubles. Quant au petit nombre qui fait montre d’agissements répréhensibles comme le vol, le bris de règle ou encore d’une attitude irrespectueuse, leurs problèmes ont tendance à se résorber peu à peu.

Cette diversité de parcours identifiée par l’équipe de recherche témoigne non seulement de la pertinence d’offrir un soutien personnalisé aux enfants en fonction de leur trajectoire spécifique, mais elle souligne également l’importance d’intervenir de manière précoce chez les jeunes qui vivent la rupture de leurs parents.

Âge, sexe et situation familiale : le poids du contexte

Dans le cadre d’une séparation parentale, le temps peut faire son œuvre… tout comme certains facteurs sociodémographiques et socioéconomiques. Le sexe de l’enfant, son âge et les conditions de vie de sa famille lors de la séparation semblent influencer son évolution émotionnelle et comportementale.

Les conclusions de cette enquête s’arriment à celles suggérées par d’autres études : les filles sont plus enclines à intérioriser leur détresse tandis que les garçons expriment davantage leurs ressentis au travers de gestes comme le vol, les crises de colère ou le vandalisme. Cette tendance est particulièrement visible dans les trajectoires où les problèmes sont peu présents dès le début et restent relativement stables dans le temps. Cependant, une analyse plus approfondie révèle que les filles et les garçons dont la trajectoire d’adaptation fluctue réagissent différemment à l’évolution de leurs soucis. Par exemple, en matière de problèmes intériorisés, les deux trajectoires d’adaptation dominantes chez les filles évoluent dans des directions opposées : certaines connaissent une recrudescence de leurs difficultés alors que d’autres voient leurs problèmes s’alléger. À l’opposé, les parcours d’adaptation où se retrouvent majoritairement les garçons présentent de moins grandes oscillations.

Pour leur part, les enfants en bas âge au moment de la rupture tendent à être plus vulnérables aux changements qui l’accompagnent. Ainsi, un enfant plus jeune pendant la séparation familiale pourrait être davantage susceptible de suivre une trajectoire où ses problèmes internes et son comportement perturbateur augmentent avec le temps.

Un autre aspect fondamental considéré dans l’étude : les conditions sociale et économique du foyer lorsque les parents mettent fin à leur union. En effet, les enfants issus de milieux moins aisés seraient plus enclins à entamer leur processus de résilience avec un niveau élevé de difficulté. Néanmoins, au fil des années, les problèmes intériorisés et extériorisés sont portés à s’atténuer.

Intervenir tôt, agir efficacement

Scruter le cheminement des enfants à travers les remous d’une séparation parentale, c’est offrir un éclairage précieux sur les voies empruntées vers la résilience. L’étude révèle notamment la diversité de leurs réactions émotionnelles et comportementales qui, jusqu’ici, avait souvent été éclipsée au profit d’une vision moins nuancée de leur réalité. Par ailleurs, l’aspect hétérogène et non linéaire de leurs trajectoires d’adaptation suggère que les deux types de problèmes identifiés (intériorisés et extériorisés) dans l’étude gagneraient à être abordés séparément.

Mais, concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les enfants qui vivent ou qui seront appelés à vivre une rupture parentale? Avant toute chose, la mise en place d’une intervention précoce, même si les signes de détresse sont discrets au début, peut adoucir les effets d’une trajectoire de difficultés qui évolueraient avec le temps.

Malgré ces découvertes inédites, beaucoup de chemin reste à parcourir pour développer des stratégies d’intervention qui embrassent pleinement la complexité du vécu des enfants lors d’une séparation. Une attention particulière pourrait par exemple être accordée à l’identification des facteurs de risques capables d’influencer les différentes trajectoires d’adaptation.


  1. Les informations contenues dans l’introduction sont tirées de « L’Enquête canadienne sur la santé des enfants et des jeunes » de Statistique Canada (2021), consulté le 23 février 2024 en ligne. ↩︎