À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’étude de

Renée Brassard, Lyse Montminy, Anne-Sophie Bergeron et Itzel A. Sosa-Sanchez, « Application of Intersectional Analysis to Data on Domestic Violence Against Aboriginal Women Living in Remote Communities in the Province of Quebec », publiée en 2015 dans Aboriginal Policy Studies, vol. 4, no 1, p. 3-23.

  • Faits saillants

  • Les politiques d’assimilation menées par les gouvernements dans le passé sont en partie responsables de la culture de la violence présente au sein des communautés autochtones.
  • Le fait de vivre dans une communauté isolée augmente la vulnérabilité des femmes autochtones en situation de violence familiale.
  • Il existe une culture du silence face à la violence familiale dans les communautés autochtones.

Une importante littérature scientifique établit un lien entre la violence familiale et la classe sociale ainsi que le genre. La violence est plus répandue chez les familles pauvres et les femmes en sont plus souvent victimes que les hommes. Le phénomène se manifeste de façon encore plus aigüe dans les communautés autochtones. Les femmes autochtones sont trois fois plus susceptibles d’être victimes de violence conjugale que l’ensemble des Canadiennes (Statistique Canada, 2006). Deux autres facteurs doivent cependant être pris en compte pour avoir un portrait plus juste de la situation : l’isolement géographique et l’héritage tragique des politiques d’assimilation des autochtones au Canada.

Pour mieux cerner l’impact de ces deux variables sur la violence conjugale en milieu autochtone, les chercheures ont rencontré 40 personnes, dont 29 femmes, vivant ou travaillant dans quatre communautés autochtones du Québec. Un premier groupe était formé de 22 résidents de communautés autochtones (dont 17 femmes). Dans le second groupe, on comptait 18 professionnels, en majorité des femmes, engagés dans ces mêmes communautés : travailleurs sociaux, policiers, psychologues, etc.  Les chercheures, qui travaillent dans différents départements de travail social et de psychologie de l’Université Laval et l’Université de Montréal, se sont intéressées aux différentes formes et représentations de violence familiale présentes chez les participants, ainsi qu’aux mécanismes de recours à de l’aide.

Perte des repères et préjugés

Les auteures rappellent que différentes politiques d’assimilation menées par Ottawa et les provinces auprès des autochtones ont provoqué de graves dysfonctionnements sociaux dans ces communautés, entraînant des répercussions de génération en génération, qui se sont transmises jusqu’à aujourd’hui. Entre autres mesures : la création des réserves et des pensionnats autochtones (ou écoles résidentielles).

La création des réserves, qui sont, par essence, isolée, a engendré l’exclusion sociale des autochtones. Privés de leurs terres ancestrales, les membres de ces communautés ont peu à peu perdu leurs repères culturels, spirituels et sociaux. La méconnaissance de la culture autochtone est aussi présente chez les professionnels censés leur venir en aide. Les auteures remarquent que cette méconnaissance, voire les préjugés entretenus par certains des travailleurs sociaux œuvrant dans ces communautés, ont détruit la confiance des familles.

« I know a case in which the social worker went to visit a family. They were eating a traditional meal of hare and oats. But the non-Aboriginal social worker wrote in the report that they were eating glue, meaning the children were malnourished. The family was eating a traditional meal, but to the social worker, it was glue. » (travailleuse sociale autochtone)

Conséquence? Plusieurs femmes victimes de violence conjugale ne demandent pas d’aide, de peur que le travailleur social juge mal la situation familiale et recommande par exemple, que les enfants soient placés en famille d’accueil.

Le cauchemar des pensionnats

Pour plusieurs autochtones, le cycle de la violence a commencé avec l’envoi au pensionnat. Les enfants ont été arrachés de force à leurs parents, à leur fratrie et à leur communauté, et les actes de violence se sont le plus souvent poursuivis pendant toute la durée de leur séjour au pensionnat. Comme l’expliquent les chercheures, la violence a donc en quelque sorte fait partie du curriculum ‘normal’ de ces enfants.

« [Here in this community,] violence is very normalized. They’ve been living like that from generation to generation since it became normal in the residential schools. It’s a very familiar lifestyle for them. The violence is therefore altogether trivialized. » (travailleuse sociale autochtone)

De nombreux enfants autochtones ont vécu des sévices physiques à répétition, et parmi eux, des abus sexuels parfois extrêmes. Chez plusieurs jeunes filles, ces expériences traumatisantes formeront la base d’une future banalisation de la violence au sein de la famille.

« [I]n the residential schools, many young women were subjected to extreme forms of sexual violence and thus they have internalized the oppressive notions as well as the sexualized and racialized representation of themselves. »

L’impact de l’isolement géographique

Les femmes victimes de violence font face à des défis supplémentaires lorsqu’elles habitent dans une communauté isolée du reste du Québec. Où fuir? Par quel moyen? D’après les participants, les femmes se sentent trop prises au dépourvu pour demander de l’aide, voire paralysées par la peur.

Complètement dépendantes de leur mari, ces femmes ont rarement les ressources financières nécessaires pour fuir ou se sortir de la situation d’une autre façon. Il est impossible de demander au mari violent de quitter le domicile, puisque celui-ci lui appartient. Auparavant, ces communautés vivaient selon un modèle matriarcal. Mais avec l’occidentalisation forcée, et l’effritement de leur culture qui en a suivi, elles perçoivent maintenant l’homme comme supérieur à la femme. La femme est soumise à son mari, voire considérée comme sa propriété.

Les femmes victimes ont souvent peur de la réaction de la communauté si elles dénoncent leur agresseur et demandent de l’aide. Selon elles, la violence au foyer est un tabou, et le briser peut entraîner d’importantes conséquences sociales. La loi du silence règne, et le cycle de la violence se poursuit donc de génération en génération…

« It’s the same in all the remote Aboriginal communities. Everybody knows everybody and there are all kinds of judgments and social pressures when you talk about family violence. (female Aboriginal community member) » (participante autochtone)

Qui dit isolement de la communauté, dit aussi isolement face aux services. Si les femmes décidaient de rompre la loi du silence, comment pourraient-elles avoir accès à cette aide? Comme l’expliquent les auteures, une femme autochtone victime de violence pourrait devoir parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour atteindre une aide professionnelle.

Une lueur d’espoir

Le lourd héritage du passé, en plus des défis liés à l’isolement géographique, font de la violence à l’égard des femmes autochtones un enjeu difficile à résoudre. Pourtant, certains des professionnels rencontrés sont optimistes, et entrevoient une lueur d’espoir, le signe d’un certain changement depuis quelques années. Selon une des travailleuses sociales rencontrées, le tabou de la violence envers les femmes s’estompe peu à peu. Là où elle notait un silence total, elle remarque aujourd’hui que de plus en plus de femmes acceptent de parler. En cette ère du numérique, l’Internet pourrait-il aider ces femmes à briser le silence? Seraient-elles plus enclines à chercher de l’aide si les démarches pouvaient être entamées discrètement, derrière un écran?

 

Les partenaires ayant participé à cette étude sont:

Femmes Autochtones du Québec
Maison communautaire Missinak
Regroupement des Centres d’amitié autochtone du Québec
First Nations of Quebec and Labrador Health and Social Services Commission
Secrétariat aux affaires autochtones du Québec