À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’article de Lisa-Christine Girard, Sylvana M. Côté, Blandine de Lauzon-Guillain, Lise Dubois, Bruno Falissard, Anne Forhan et al., « Factors Associated With Breastfeeding Initiation: A Comparison Between France and French-Speaking Canada », publié en 2016, dans PLOS One, vol. 11, n° 11.

  • Faits saillants

  • Les diplômées universitaires et les migrantes sont les plus susceptibles d’allaiter leur enfant à la naissance, au Québec comme en France.
  • Plus elles avancent en âge, plus les Québécoises optent pour l’allaitement. En France, l’âge de la mère semble avoir moins d’influence sur cette décision.
  • D’autres facteurs, tels que le revenu familial, le type d’accouchement, le fait de fumer durant la grossesse et le rang de l’enfant ont aussi une influence sur le choix d’allaiter.

Depuis plusieurs décennies, on vante les bienfaits de l’allaitement sur toutes les tribunes. Non seulement est-il pratique, économique et écologique, mais il contribue de façon importante au développement et à la santé du nouveau-né. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande l’allaitement exclusif jusqu’à l’âge de six mois, puis l’allaitement complété par un autre type d’alimentation jusqu’à l’âge de deux ans[1].

Plusieurs pays mettent sur pied des campagnes de promotion de l’allaitement afin d’encourager les mères à allaiter leur nouveau-né. Au Québec, ces campagnes remplissent leur objectif : en 2012, près de neuf Québécoises sur dix (89 %) optaient pour l’allaitement à la naissance de leur enfant, une augmentation de 13 % par rapport à 2003[2].

Mais ces campagnes n’ont pas toujours l’effet escompté, le taux d’allaitement demeurant plutôt bas dans certains pays. En France, par exemple, seulement sept mères sur dix allaitaient leur enfant en 2011[3]. Comment expliquer ces différences régionales? Quels sont les facteurs qui influencent le choix des mères québécoises et des mères françaises?

Pour comprendre ce phénomène, treize chercheurs rattachés à des universités canadiennes et européennes[4] ont mené une vaste étude auprès de 3941 mères (2144 Québécoises et 1787 Françaises) et ont analysé différentes caractéristiques : niveau de scolarité, âge, pays d’origine, revenu familial, etc. Les informations ont été recueillies par le biais de questionnaires et d’entrevues quatre à cinq mois après la naissance de l’enfant. À ce jour, peu d’études comparatives sur l’allaitement ont utilisé un échantillon d’une telle ampleur.

Avoir un diplôme universitaire

Au Québec comme en France, les mères plus éduquées ont davantage tendance à opter pour l’allaitement. La très grande majorité des diplômées universitaire choisissent d’allaiter (88 % au Québec et 83 % en France), contre à peine plus de la moitié des mères n’ayant aucun diplôme (55 % dans les deux régions). Ces résultats correspondent à ceux d’autres études, qui tendent à démontrer que les femmes ayant un faible niveau de scolarité privilégient les préparations commerciales plutôt que l’allaitement en raison, notamment, du peu de soutien qu’elles reçoivent de la part de leurs proches.

Graphique 1. Progression du pourcentage de mères ayant allaité leur enfant selon leur niveau d’éducation, France (2003-2006) et Québec (1998-1999)

Être née hors du pays

Le lieu de naissance de la mère est aussi un facteur d’influence : les femmes nées à l’étranger sont proportionnellement plus nombreuses à choisir l’allaitement. Près de neuf migrantes sur dix optent pour l’allaitement à la naissance de leur enfant (90 % en France et 85 % au Québec), contre sept femmes sur dix nées au pays (72 % en France et 70 % au Québec).

Ne pas fumer durant la grossesse

Les femmes qui s’abstiennent de fumer durant leur grossesse sont un peu plus susceptibles que les autres d’allaiter leur bébé, un résultat qui s’observe des deux côtés de l’océan. Près de huit mères non-fumeuses sur dix allaitent leur enfant (76 % dans les deux régions), alors que c’est le cas d’environ six femmes sur dix ayant fumé pendant leur grossesse (64 % en France et 59 % au Québec).

Être plus âgée

Les jeunes mamans ont moins tendance à allaiter leur nouveau-né que les mères plus âgées. Lorsqu’elles ont moins de 24 ans, environ six mères sur dix choisissent cette option (66 % en France, 62 % au Québec). En comparaison, c’est le cas de huit mères sur dix âgées de 35 ans et plus (80 % au Québec et 76 % en France). Fait surprenant : l’âge de la mère semble avoir moins d’influence en France, puisque le taux d’allaitement des Françaises demeure plutôt stable entre 25 et 35 ans.

Graphique 2. Pourcentage de mères ayant allaité leur enfant selon leur âge, France (2003-2006) et Québec (1998-1999)

Avoir un revenu familial élevé

En général, les mères mieux nanties optent davantage pour l’allaitement : huit Québécoises sur dix ayant un revenu familial supérieur à 60 000 $ choisissent cette option, contre seulement six Québécoises sur dix ayant un revenu inférieur à 20 000 $. Cependant, comme l’ont démontré d’autres études, cette influence est surtout attribuable à un niveau de scolarité supérieur, lui-même associé à un revenu plus élevé.

Graphique 3. Pourcentage de mères ayant allaité leur enfant selon le revenu familial[5], France (2003-2006) et Québec (1998-1999)

Le rang de l’enfant et le type d’accouchement

Les mères québécoises sont plus susceptibles de choisir l’allaitement à l’arrivée d’un premier bébé que lorsqu’elles ont déjà d’autres enfants (77 % contre 68 %). Cette différence ne s’observe pas en France où, peu importe le rang de leur enfant, les trois-quarts des mères choisissent d’allaiter (73 %).

Le type d’accouchement a aussi un impact : les Québécoises qui donnent naissance par césarienne sont un peu moins nombreuses à allaiter leur enfant, une particularité qui ne s’observe pas en France, un phénomène que les auteurs ne sont pas en mesure d’expliquer et qui nécessitera d’autres études.

Une stabilité à travers le temps

Les deux caractéristiques ayant le plus d’impact sur le taux d’allaitement sont le niveau d’éducation et le pays d’origine de la mère, selon l’étude. Autrement dit, les migrantes et les diplômées universitaires sont les plus susceptibles d’allaiter leur enfant. D’autres facteurs, tels que l’âge de la mère, le revenu familial, le type d’accouchement, le fait de fumer durant la grossesse et le rang de l’enfant ont aussi une influence sur cette décision.

Mais le portrait que brossent les auteurs reflète-t-il toujours la réalité? En effet, les données datent d’entre 1998 et 2006 et pourraient bien être différentes vingt ans plus tard. Par contre, les facteurs d’influence qu’identifient les chercheurs correspondent largement à ceux des autres écrits scientifiques, ce qui laisse supposer une certaine stabilité à travers le temps.

Également, les informations ont été recueillies alors que les campagnes de promotion de l’allaitement étaient une priorité nationale en France et au Canada, ce qui peut avoir eu une influence sur la décision des mères d’allaiter ou non. Ces campagnes peuvent toutefois avoir un effet pervers : en soulignant uniquement les bienfaits de l’allaitement, elles auraient un effet culpabilisant sur les femmes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas allaiter. Un discours qui gagnerait, selon certains chercheurs[6], à devenir plus nuancé afin de permettre à toutes les mères de faire un choix libre et éclairé.

 

 

 

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[1] Organisation mondiale de la santé (OMS), Commission européenne, Agence de la santé publique du Canada.

[2] Selon les données de Statistique Canada (2012).

[3] Selon les données de l’Étude Longitudinale Française depuis l’Enfance (ELFE) menée auprès de 18 000 enfants (2011).

[4] Université de Montréal, Université d’Ottawa, Université Laval, University College Dublin (Irlande), Tomsk State University (Russie), Université Paris-Descartes (France), Université Paris-Saclay (France).

[5] Au Québec, les chercheurs ont pris en compte le revenu familial annuel (20 000 $ ou moins, 20 0001-39 999$, 40 000-59 999$, 60 000$ ou plus). En France, c’est le revenu familial mensuel qui a été comptabilisé (moins de 1500 euros, 1501-2300 euros, 2301-3000 euros, 3001 euros et plus).

[6] Bayard, C et Chouinard, C. (2014). Promotion de l’allaitement au Québec: Regards critiques. Québec : Éditions du Remue-ménage.