À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’étude de Maria Ruiz-Castell, Gina Muckle, Éric Dewailly, Joseph L. Jacobson, Sandra W. Jacobson, Pierre Ayotte et Mylène Riva : « Household Crowding and Food Insecurity Among Inuit Families With School-Aged Children in the Canadian Arctic », publiée en 2015 dans le American Journal of Public Health, vol. 105, n° 3, p. 122-132.

  • Faits saillants

  • La majorité des ménages inuits du Nunavik vit dans des logements surpeuplés et près de la moitié souffre d’insécurité alimentaire.
  • Le surpeuplement des logements constitue un facteur de risque d’insécurité alimentaire, indépendamment du statut socioéconomique des ménages.
  • Le surpeuplement peut entraîner des conséquences importantes sur la santé psychologique, et aggraver l’insécurité alimentaire.

Dans les années 1950, le gouvernement canadien a relocalisé de nombreuses familles inuits du Nunavik. Ils ont ainsi dû quitter leur habitat traditionnel pour des logements étroits et mal chauffés, qui demeurent, encore aujourd’hui, en dépit des programmes d’aide mis en place par le gouvernement dans les années subséquentes, le plus souvent inadéquats, voire insalubres.

Les familles du Nunavik sont confrontées à un autre problème grave : l’insécurité alimentaire. Le coût de la nourriture est très élevé sur ce territoire, ce qui contraint plusieurs d’entre elles à acheter des produits moins nutritifs ou à réduire la quantité de nourriture consommée. Les parents rognent sur leurs portions pour favoriser les enfants, mais la situation peut se révéler critique au point qu’ils doivent aussi réduire la quantité de nourriture donnée aux enfants, ce qui compromet leur santé et leur développement.

Cette étude se penche sur le lien entre le surpeuplement des logements et l’insécurité alimentaire chez les familles inuites ayant des enfants d’âge scolaire (8,5 ans à 14,5 ans). Entre 2005 et 2010, les chercheurs ont mené des entrevues auprès de 292 familles inuites. Ils les ont questionnés sur leur situation alimentaire, leurs conditions de logement et leur statut socioéconomique, une variable qui tient compte du niveau de scolarité des deux parents, de leur statut professionnel et de leur recours ou non-recours à l’aide sociale.

Peu importe le statut socioéconomique

Selon les données de cette étude, près de 60 % des familles interviewées vivent dans des logements surpeuplés. Près de 50 % sont en situation d’insécurité alimentaire et environ 25 % sont démunies au point de devoir réduire les portions données aux enfants. Les chercheurs relient les deux phénomènes : d’après leur analyse statistique, les familles qui résident dans des logements surpeuplés sont deux fois plus à risque de réduire les portions de leurs enfants que celles qui vivent dans des logements non surpeuplés.

Le lien observé entre le surpeuplement des logements et l’insécurité alimentaire est donc statistiquement significatif, peu importe le statut socioéconomique des familles. Autrement dit, bien que la précarité augmente le risque de souffrir de la faim, elle n’expliquerait que partiellement la situation.

Stress et isolement

Le surpeuplement des logements peut aussi avoir des conséquences psychologiques importantes et engendrer stress, colère et dépression ainsi que, paradoxalement, l’isolement des personnes[1]. S’ensuivent des conflits et une diminution de l’esprit de coopération entre les membres d’une famille et entre différentes familles ce qui, selon les auteurs, peut aboutir à une situation d’insécurité alimentaire accrue. La tradition inuite repose notamment sur le partage de nourriture.

Pour des mesures ciblées

En plus des mesures destinées à remédier aux problèmes de logement chez les Inuits, le gouvernement a instauré plusieurs programmes visant l’insécurité alimentaire : soutien à la pêche, distribution de nourriture, cours de nutrition, etc. Des mesures insuffisantes, si l’on se fie aux résultats de cette étude. Les chercheurs proposent de mettre en place des mesures plus spécifiques, qui ciblent les familles vivant dans des logements surpeuplés.

Au gré des saisons

Les chercheurs soulignent certaines limites à leur étude, notamment l’influence des saisons sur les variables observées. En effet, les Inuits comptent en grande partie sur la chasse et la pêche comme ressources alimentaires. De plus, durant les périodes de froid, le transport par avion, qui assure l’approvisionnement en nourriture, est soumis aux difficiles conditions météorologiques. Or, les chercheurs n’ont pas eu la possibilité d’étendre leur étude sur un cycle annuel complet, et ainsi prendre en compte l’effet des variations saisonnières sur l’insécurité alimentaire.

 

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[1] Riva M, Plusquellec P, Juster RP et al., 2014