À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’article de Catherine de Pierrepont et Joseph J. Lévy, « L’infécondité volontaire : Motivations et enjeux de transmission dans un forum de discussion », publié en 2017, dans Anthropologie et Sociétés, vol. 41, nº 2, p. 175-199.

  • Faits saillants

  • Les « non parents par choix » justifient leur décision, notamment, par l’absence d’instinct maternel ou paternel, le désir de liberté, des raisons financières et la crainte de transmettre une maladie héréditaire à leur progéniture.
  • Ils sont aussi nombreux à invoquer des motifs écologiques : ils ne veulent pas contribuer à la surpopulation de la planète.
  • Certains d’entre eux expriment une aversion envers les soins à donner aux bébés, voire envers les enfants eux-mêmes.

« Être totalement responsable 24/7 d’une vie humaine minuscule et vulnérable qui est complètement dépendante de moi… L’idée même me donne des frissons. »

Les personnes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant évoquent plusieurs raisons pour justifier leur choix : changements corporels liés à la grossesse, poids des responsabilités envers l’enfant, absence d’instinct maternel ou paternel, contraintes financières… Certains ressentent même du dégoût envers tout ce qui touche les enfants : pleurs, cris, changements de couches, etc. Parfois, le désir d’enfant est tout simplement absent.

Pour mieux comprendre le phénomène de l’infécondité volontaire, Catherine de Pierrepont, chercheure postdoctorale en psychologie, et Joseph J. Lévy, anthropologue et professeur en sexologie, ont analysé les messages de 25 forums de discussion du site américain thechildfreelife.com, dédié au partage d’informations entre « non parents par choix ». Au total, ils ont analysé 837 messages de 344 internautes, rédigés entre 2011 et 2016. Puisque l’identification est souvent optionnelle sur Internet, seul le sexe de 213 des 344 participants est connu (191 femmes et 22 hommes). Les 131 internautes ayant indiqué leur pays provenaient principalement du Canada, des États-Unis et du Royaume-Uni.

Dans cette étude, les chercheurs ont comptabilisé le nombre de forums où chaque argument a été abordé; par exemple, le désir de liberté a été discuté dans 6 forums sur 25. On ne connaît pas le nombre d’internautes ayant participé à chacune des discussions, ni le nombre de fois où chacun d’entre eux a évoqué tel ou tel argument. On ne sait donc pas si les arguments présentés ici sont majoritaires ou marginaux.

Pour ne pas contribuer à la surpopulation

Plusieurs « non-parents » expliquent leur choix par des motifs écologiques, tels que la dégradation et la surpopulation de la planète, et la nécessité de préserver les ressources naturelles, des sujets abordés dans plus de la moitié des forums. Pour quelques-uns, ne pas avoir d’enfants serait une forme « d’altruisme envers les générations futures ».

« Pour moi, ne pas avoir d’enfant, ce n’est pas seulement un choix; c’est aussi un devoir civique et une obligation environnementale à ce moment-ci. Je ne peux vraiment pas justifier de mettre au monde un autre être humain, sur une planète déjà soumise à la pression pour les ressources, les emplois, etc. »

– Une femme.

Couple, carrière et portefeuille

Dans un forum sur cinq, les internautes disent ne pas avoir d’instinct maternel ou paternel. Éviter de devenir parent permettrait aussi de préserver la relation de couple et d’avoir une vie sexuelle plus satisfaisante.

« J’aime mon mari et notre relation. Je ne veux pas que cette dynamique soit foutue avec un enfant. »

– Une femme.

« L’une des nombreuses raisons pour lesquelles ma femme et moi sommes décidément sans enfant : nous avons une vie sexuelle formidable. Si, un samedi après-midi, nous voulons faire l’amour trois fois, nous le faisons. »

– Un homme.

Plusieurs personnes valorisent leur liberté, et ne veulent pas compromettre leurs activités personnelles (loisirs, développement personnel, voyages, etc.). Les participants, particulièrement les femmes, souhaitent se consacrer à leurs études ou à leur carrière sans devoir prendre de pause.

Les coûts pour élever un enfant étant importants, les arguments financiers sont avancés dans près du tiers des forums analysés. Les internautes préfèrent, notamment, mettre de l’argent de côté pour leur retraite ou économiser pour des vacances.

Les enfants me dégoûtent!

Pour expliquer leur non-désir d’enfant, les femmes nomment parfois les changements physiques liés à la grossesse ou les douleurs qui accompagnent l’accouchement. D’autres internautes expriment une aversion pour les soins des bébés et des enfants (changements de couches, allaitement, etc.). Certains disent ne pas aimer les enfants, alors que quelques-uns vont jusqu’à ressentir du dégoût envers eux.

« Je déteste vraiment, vraiment les enfants et tout ce qui les concerne : le bruit, l’odeur, le coût, la restriction de mes libertés personnelles, le fait qu’ils ne disparaissent jamais, les enfants engendrant plus d’enfants, la gourmandise surdimensionnée des bébés, la morve, le vomi […], il n’y a pas une seule chose sur les enfants et les parents que j’aime. »

– Une femme.

Le poids de la responsabilité envers l’enfant, abordé dans plus du tiers des forums, rebute de nombreux participants.

« Je n’ai aucun intérêt à être responsable d’une autre personne. Je suis responsable de moi. Mon mari est responsable de lui-même. Cela fonctionne bien et permet une relation d’égalité et de respect. Elle n’existe plus quand un enfant est dépendant de vous. »

– Une femme.

Transmettre ses gènes

Les internautes soulèvent aussi la question de l’hérédité dans plus de la moitié des forums. Plusieurs d’entre eux souhaitent éviter de transmettre des problèmes de santé à une éventuelle progéniture.

 « Les problèmes de santé mentale sont courants dans ma famille, et mon mari a un désordre génétique qui a 50 % de chances d’être transmis. Je ne voudrais pas faire cela à un autre être humain. »

– Une femme.

D’autres ne voient aucun intérêt à transmettre leurs gènes à la génération suivante, un argument avancé dans près du tiers des forums.

« Je ne considère pas mon ADN comme quelque chose qui doit être « préservé » ou transmis aux générations futures. »

– Une femme.

Selon plusieurs, il existerait d’autres manières plus significatives de laisser un héritage à la société, comme le fait d’exercer une profession qui améliore les conditions de vie ou de créer une œuvre artistique ou littéraire.

L’héritage : pas de valeur affective

Selon plusieurs recherches, la transmission d’objets de génération en génération revêt un caractère symbolique. Dans cette étude, les internautes ont plutôt tendance à se demander si leurs descendants y trouveraient une véritable valeur affective. Certains préfèrent donc que leurs biens soient remis à des amis ou même à des étrangers.

 « Rappelez-vous, ce que vous pensez être sentimental et de grande valeur ne sera pas vu de la même manière par d’autres. Je pense que les biens familiaux sont mieux traités par quelqu’un qui les utilisera et les chérira, et je ne pense pas que cela est corrélé aux liens de sang. »

– Un homme.

Et les politiques familiales?

Le profil des internautes est, en majeure partie, inconnu. Il est donc impossible de savoir dans quelle mesure certaines caractéristiques, comme le statut conjugal et la classe socioéconomique, influencent leur perception. Par exemple, il aurait été intéressant de connaître le lieu de provenance de tous les participants afin de mesurer l’impact des politiques familiales auxquelles ils ont accès sur leur décision de ne pas avoir d’enfant. Les femmes qui choisissent l’infécondité volontaire pour ne pas ralentir leur carrière ont-t-elles accès à des programmes de conciliation travail-famille? Et changeraient-elles d’avis si c’était le cas? Considérant que le Québec est à l’avant-garde en matière de politiques familiales en Amérique du Nord[1], les auteurs auraient-ils pu noter des différences quant à la provenance des participants et participantes sur les forums?

 

 

 

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[1] Conseil de gestion de l’assurance parentale (2017). « Coup d’œil sur les tendances internationales », dans Retombées économiques et sociales du Régime québécois d’assurance parentale. Bilan de dix années d’existence. http://www.cgap.gouv.qc.ca/publications/pdf/Bilan_Ch5.pdf