À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’article de Catherine Haeck, Laetitia Lebihan et Philip Merrigan, « Universal child care and long-term effects on child well-being : evidence from Canada », publié en 2018 dans Journal of Human Capital, vol. 12, n°1.

  • Faits saillants

  • Fréquenter les services de garderies en bas âge affecterait le développement des enfants; ils présenteraient plus souvent des troubles d’anxiété, d’hyperactivité et d’attention que les autres.
  • Les troubles attribuables à la fréquentation précoce des services de garde ne perdurent pas dans le temps : dès l’entrée à l’école, ils se dissipent et finissent par disparaître complètement.
  • Dans les premières années de sa mise en place, le système de garderies subventionnées proposait des services d’une qualité variable : ce sont les enfants qui ont fréquenté les garderies pendant cette période qui ont été le plus affectés par certains troubles.
  • Les mères plus scolarisées ont été les premières à profiter du programme de garderies subventionnées pour retourner travailler. Les mères moins scolarisées, ayant un modèle familial plus «classique», ont mis plus de temps à l’adopter.

Des services de garde accessibles à tous et des mères qui peuvent retourner travailler de plus en plus tôt : objectif atteint pour le système de garderies québécois. Mis en place en 1997, le système de garderie subventionnées visait, d’une part, à faciliter la conciliation des responsabilités familiales et professionnelles et, d’autre part, à favoriser le développement des enfants, peu importe leur origine sociale. Cette étude s’attarde sur le second objectif : comment vont les enfants qui ont été placés en garderie ? Quel est l’impact d’une fréquentation en bas âge sur leur santé, leur développement cognitif et émotionnel ? Ces effets persistent-ils dans le temps?

Les données de cette étude proviennent de deux enquêtes statistiques publiques. Ces enquêtes fonctionnent par « vagues de sondages », c’est-à-dire qu’on envoie régulièrement des questionnaires, pendant plusieurs années, à des groupes de personnes classées selon leur tranche d’âge. La première, l’Enquête nationale longitudinale sur les enfants et les jeunes (NLSCY[1]) étudie le bien-être et le développement physiques et mentaux des enfants. La seconde, l’Enquête sur la santé de la communauté canadienne (CCHS[2]), collecte des informations sur l’état de santé, les déterminants de l’état de santé et l’utilisation des services de santé des Canadiens âgés de 12 ans et plus.

Les chercheures ont divisé les participants des sondages en quatre cohortes, définies selon l’âge d’entrée et la durée de fréquentation des garderies subventionnées.

  1. Non éligibles (ceux qui n’ont pas fréquenté ces services)
  2. Partiellement éligibles (ceux qui ont fréquenté les garderies pendant 1 à 3 ans)
  3. Pleinement éligibles, précoces (ceux qui ont fréquenté les garderies toute leur petite enfance, dès la mise en place du programme)
  4. Pleinement éligibles, tardifs (ceux qui ont fréquenté les garderies toute leur petite enfance, une fois le programme complètement déployé).

Les différents types de services de garde sont mentionnés, mais les chercheurs n’ont pas pris cette variable en compte dans leur analyse. Les auteures ont aussi comparé les cohortes québécoises à un groupe « Reste du Canada ». Comme les enfants des autres provinces n’ont pas eu accès à un système de garderies subventionné, on peut alors mesurer avec plus d’exactitude ce qui est attribuable, ou non, à la fréquentation de la garderie chez les enfants québécois.

La garderie pour tous

Le programme de garderies subventionnées fonctionne sur un principe simple : le gouvernement assume la majeure partie des coûts afin d’en favoriser l’accès. Ainsi, théoriquement, tous les enfants pourraient fréquenter un tel établissement. En 1997, une journée à la garderie coûte 5 $ par enfant. En 2004, le tarif passe à 7 $. Le programme s’est mis en place graduellement, intégrant chaque année un nouveau groupe d’âge, des plus vieux vers les jeunes, jusqu’à une couverture complète en 2000. En théorie, il n’y a pas d’âge minimum pour placer les bébés en garderie. Dans la réalité, les établissements ne peuvent en accueillir qu’un nombre limité et choisissent parfois de refuser les très jeunes poupons.

 

Quels effets sur les enfants?

Avant la mise en place du système subventionné, on constate que les enfants (ceux de la cohorte « non éligibles ») ont à peu près les mêmes risques de développer de l’anxiété, un déficit d’attention ou de l’hyperactivité que les enfants des autres provinces, et ce peu importe leur âge.

À partir de 1998, soit après la mise en place du programme, ces troubles deviennent plus fréquents chez les enfants québécois en bas âge, alors que les résultats restent stables pour le reste du Canada. Cette période correspond aux « premiers pas » du programme, qui n’est pas encore au point : la qualité des services peut être très variable, ce qui peut entraîner plus d’effets négatifs sur le développement des jeunes enfants.

Victime de son succès

Le programme, en tout cas dans ses premières années, n’a donc pas tout à fait atteint son objectif. Selon les auteures, cela s’explique entre autres par son succès : les demandes étaient tellement nombreuses qu’il a fallu trouver de nouveaux espaces et embaucher du personnel supplémentaire très rapidement. L’offre a augmenté, mais la qualité des services n’a pas toujours suivi. À ses débuts, le gouvernement encadrait relativement peu les qualifications nécessaires pour travailler en garderie et le contenu des programmes éducatifs.

À partir de 2000, le gouvernement met en place de nouvelles conditions pour assurer la qualité des services, du personnel et des programmes dans les CPE (publics d’abord, puis privés). En 2014, les trois quarts des CPE publics obtiennent la mention « bonne » ou « excellente » qualité, contre deux tiers en 2003. L’amélioration est peu prononcée, mais elle existe!

Des effets temporaires

D’après cette recherche, il y aurait un lien entre la fréquentation de la garderie, en bas âge, et le risque de développer des troubles d’anxiété, d’attention et d’hyperactivité. Ce serait particulièrement vrai pour les enfants qui ont fréquenté ces services au tout début de la mise en place du programme, quand le système n’était pas encore rodé. Cependant, ces « effets négatifs » ne persisteraient pas dans le temps, pour disparaître dans les années qui suivent l’entrée à l’école.

Les troubles d’attention et d’hyperactivité remarqués chez certains enfants qui fréquentaient la garderie en bas âge disparaîtraient vers l’âge de 8 ans, soit vers la troisième année du primaire. Les troubles d’anxiété persisteraient un peu plus longtemps, mais se dissiperaient complètement au début de l’adolescence (environ 12 ans). Autrement dit, quelques années après l’entrée à l’école, la prévalence de ces troubles ne seraient pas plus élevée chez les enfants québécois que chez les enfants du reste du Canada.

Le choix des mères

Un autre objectif du système subventionné était de faire en sorte que les mères puissent retourner sur le marché du travail plus tôt, sans devoir attendre que leurs enfants entrent à l’école. Le pari est gagné! On observe une hausse du nombre d’enfants en garderie, dès le début du programme.

Au début de la mise en place du programme, ce sont surtout les mères ayant un haut niveau de scolarité qui ont eu recours aux services subventionnés. Les mères moins scolarisées utilisaient encore peu ces services. Souvent plus « traditionnelles », elles restaient plutôt à la maison pour s’occuper des enfants. Mais, autour de 2004, les mœurs changent : de plus en plus d’entre elles choisissent à leur tour de retourner sur le marché du travail et de placer leurs enfants en garderie.

Garderie familiale ou CPE?

Au final, le programme n’affecte pas énormément le développement des enfants. Les effets négatifs attribuables à la fréquentation précoce des services de garde disparaissent rapidement et n’ont pas de répercussion à l’adolescence. Pas de danger, donc, mais il y a encore des efforts à faire pour améliorer les services.

Cette étude ne prend pas en compte les différences, pourtant significatives, entre les principaux modes de garde. Les services de garde en milieu familial, les garderies privées et les CPE publics ont-ils exactement les mêmes répercussions sur le développement des jeunes enfants? D’après une autre recherche, les parents ne partagent pas tous le même avis : certains trouvent le cadre du CPE plus stimulant pour l’enfant, d’autres préfèrent les services à plus petite échelle, un peu « comme à la maison ».

 

 

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[1] National longitudinal survey of children and youth

[2] Canadian community health survey