À propos de l'étude

Ce texte de vulgarisation résume l’étude de Laurence Charton « La stérilisation contraceptive ou le renforcement d’une image normative de la famille », publiée en 2014 dans Recherches familiales, vol. 1, n° 11, p. 65-73.

  • Faits saillants

  • La stérilisation contraceptive est beaucoup plus répandue au Québec qu’en France.
  • Elle témoigne d’une conception très normée de la famille : celle à deux enfants, de sexes différents, fondée au bon âge, etc.
  • Elle libère les femmes des grossesses non désirées sans pour autant remettre en question la vision masculine ou coïtale de la sexualité.

Comment la pratique de la stérilisation contraceptive, si répandue au Québec, contribue-t-elle à maintenir une vision normative de la famille? Et dans quelle mesure la stérilisation, en éliminant le risque reproductif, contribue-t-elle à modifier les rapports de pouvoir dans le couple? Les résultats de l’étude présentée ici s’appuient sur des enquêtes menées en France (Alsace-Lorraine) et au Québec (Montréal et sa région) entre 2005 et 2007 auprès de vingt-cinq femmes (treize au Québec, douze en France) et de onze hommes (huit au Québec, trois en France).

Le recours aux méthodes de stérilisation contraceptive comme la ligature des trompes ou la vasectomie s’est diffusé rapidement durant les années 1960 en Amérique du Nord. Au Canada, la stérilisation médicale, autorisée en 1969, devient la méthode privilégiée par les personnes ne voulant plus d’enfants. Encore de nos jours, c’est la méthode choisie par une très grande partie des femmes : en 2011, 48% des femmes âgées de 35 à 44 ans et en couple déclaraient être protégées d’une grossesse par une stérilisation (la leur ou celle de leur conjoint).

En France, la stérilisation « volontaire » qui était interdite au nom d’un principe de « non-mutilation du corps » est devenue possible avec les lois de 1999 et 2001. Malgré ce changement, en 2005 seulement 2 % des femmes et encore moins d’hommes avaient choisi la stérilisation. À la différence du Québec, la contraception en France reste essentiellement « réversible, féminine et hormonale ».

La stérilisation pour fonder la famille idéale…

La plupart des couples qui ont eu recours à une stérilisation revendiquent la possibilité de pratiquer un « contrôle sur leur vie et de faire des choix responsables ». Ils expriment ne plus vouloir d’autres d’enfants après en avoir pesé le pour et le contre.

«Au-delà de permettre une contraception « sûre » et « définitive », la stérilisation constitue aussi le moyen le plus efficace pour maîtriser sa trajectoire familiale et féconde, et inscrire ainsi la programmation des naissances dans un temps et un cadre socialement prescrits.»

… à deux enfants… de sexe différent

Les familles avec deux enfants sont les plus fréquentes au Québec et en France. La plupart des personnes interrogées manifestent avoir toujours voulu deux enfants. Dans ces cas, la stérilisation se fait souvent après l’arrivée d’un deuxième enfant. L’importance d’avoir un enfant de chaque sexe avant la stérilisation est aussi évoquée de manière récurrente. L’idéal familial transparaît également dans les propos des répondants qui soulignent « le bon âge » pour avoir un enfant, ainsi que le besoin de maintenir un faible écart d’âge entre eux, dans un cadre familial « stable ». Certains mentionnent aussi l’importance d’éviter, à la suite d’une séparation, tout « risque » de concevoir un enfant avec un nouveau partenaire.

Le « bon âge » pour avoir ses enfants

Aussi bien en France qu’au Québec, l’âge est l’une des raisons les plus souvent évoquées pour avoir eu recours à la stérilisation. Toutefois, l’âge limite énoncé pour devenir parent est différent des deux côtés de l’Atlantique. Au Québec, l’âge limite se situe à 30 ans pour les femmes et 40 ans pour les hommes. Alors qu’en France ces limites sont respectivement 40 et 50 ans.

Le « bon âge » pour avoir ses enfants est présenté comme « une mise en ordre “naturel” des sociétés », contribuant à une planification du cheminement personnel des individus. Comme le révèlent les écarts d’âge entre le Québec et la France, c’est l’un des éléments culturels sur lesquels les individus s’appuient pour faire leurs choix familiaux.

La « stabilité » du couple comme prérequis

Toutes les personnes interrogées soulignent l’importance de vivre un cadre familial « stable » pour avoir des enfants. Quelques répondantes séparées du père de leur premier enfant ne souhaitent pas vivre en couple ou « élever un autre enfant en contexte monoparental ». Elles conçoivent la maternité dans un cadre conjugal.

Pour les hommes, la stérilisation permet aussi d’éviter d’avoir des enfants avec des partenaires différentes. Pour certains, la vasectomie s’est faite à la demande de la conjointe dans le but d’éviter des enfants d’éventuelles unions.

« Au-delà de permettre une contraception “sûre” et “définitive”, la stérilisation constitue aussi le moyen le plus efficace pour maîtriser sa trajectoire familiale et féconde, et inscrire ainsi la programmation des naissances dans un temps et un cadre socialement prescrits ».

La stérilisation renforce la domination masculine de la sexualité

La stérilisation contraceptive est souvent conçue comme une façon de libérer les femmes des grossesses non désirées et d’encourager une plus grande égalité entre les hommes et les femmes sur le plan de la sexualité, de la gestion familiale et de l’emploi.

Au Québec et en France, des répondantes expriment avoir ressenti une libération à la suite de leur stérilisation. Celle-ci leur aurait permis de se libérer de la peur d’avoir un problème de contraception (oubli d’une pilule, par exemple). De surcroît, certaines expliquent que la stérilisation leur a permis de s’approprier pleinement leur corps et leur sexualité, de rejeter le maintien des femmes dans une dépendance par rapport aux médecins et aux multinationales pharmaceutiques, distributrices de contraceptifs.

Bien que certains hommes aient pour leur part souligné que la vasectomie leur a permis de proscrire les risques d’une contraception mal gérée et de décider par eux-mêmes de ne plus avoir d’enfants, elle ne favorise pas nécessairement un changement dans les rapports de genre ni n’encourage « un renouvellement des comportements sexuels ». Au contraire, plusieurs témoignages confirment que l’utilisation de la stérilisation renforce une « forme de domination masculine » avec l’idée d’une disponibilité du corps de la femme au service de la sexualité des hommes et ne remet pas en question des pratiques sexuelles courantes.

Poursuivre la réflexion sur les enjeux sexuels et sociaux de la stérilisation

Bien qu’il existe une diversité des configurations familiales, cette étude révèle que les choix contraceptifs peuvent s’inscrire dans une conception normative de la famille : deux enfants, de préférence une fille et un garçon, pas trop éloignés en âge, issus d’une même mère et d’un même père.

L’étude décrit également les changements dans la vie sexuelle des individus une fois que le risque reproductif a disparu. Elle traite de la manière dont la stérilisation modifie les rapports de pouvoir au sein du couple. Avec la stérilisation, les femmes aspirent à une réappropriation de leur corps et de leur sexualité alors que les hommes affirment leur décision de ne pas avoir d’autres enfants. Ces changements permettent aussi de se poser des questions sur les liens entre sexualité et reproduction et sur les effets de la médicalisation sur les représentations, la gestion et les pratiques du corps. Par exemple, la stérilisation semble contribuer à intensifier les pratiques sexuelles basées sur des rapports de pouvoir et à « un repliement de la sexualité sur son référent coïtal ». Cette étude incite ainsi à s’interroger davantage sur les effets genrés des choix contraceptifs, pour mieux en cerner les enjeux sexuels et sociaux.